September 30, 2010

De la pertinence de Gattaca


Gattaca, un des plus pertinents films de science-fiction des années 1990, offre au premier regard un scénario conventionnel dans le genre basé sur l’opposition entre les systèmes totalitaires et ceux basés sur le respect de l’individu. Pourtant, au visionnement, l’impact du film est grand, plus important que beaucoup d’autres films du même registre.

Quel apport la pensée moderniste a-t-elle fourni au film? N’est-il pas plus pertinent de parler de discours postmoderniste dans le film? Comment la pensée post-moderne forge-t-elle la dialectique du film? 

La modernité et le discours postmoderniste

Gattaca présente divers éléments modernistes et postmodernistes. En effet, le film tourne autour d’une technologie qui rehausse l’existence de l’homme. Mais, la vision centrale du film est essentiellement post-moderne.

Tout d’abord, après l’échec représenté par la naissance de Vincent, ses parents décident de mettre au monde un autre garçon en ayant recours cette fois-ci à la génétique. Cette technologie leur permet de choisir les caractéristiques bien précises de leur progéniture, après que ce dernier ait passé au travers d’un rigoureux processus de sélection des œufs fertilisés. L’ovule de la mère est fécondé par insémination, mais à l’extérieur de son ventre, à l’opposé de la voie traditionnelle. La conception naturelle, abandonnée au bénéfice d’une nouvelle, meilleure façon de faire, ne peut mettre au monde que des êtres grossièrement inférieurs, comme Vincent. Lorsque la mère, surprise d’une telle insertion dans le processus de conception, demande au généticien s’ils ne doivent pas laisser au moins certaines choses au hasard, le génétiste lui rappelle qu’elle et son mari pourraient concevoir naturellement des milliers de fois, et ne jamais atteindre de tels résultats. Son argument étant convaincant, les parents se livrent aux mains de la technologie.

La science prend ici la place de Dieu, de la Providence, du hasard. Un enfant conçu dans l’amour complet n’est pas garanti une vie exemplaire. Seule la technologie peut la garantir. À l’instant de sa naissance, la science a déjà déterminé le parcours que prendra la vie de Vincent. Le processus de sélection prôné dans le film n’est pas sans rappeler les mouvements eugéniques des années 1930 aux États-Unis. Des milliers d’enfants, ayant passé un test d’intelligence, ainsi que des déficients mentaux, furent stérilisés, afin qu’ils ne reproduisent pas leurs imperfections.

La stérilisation forcée du mouvement eugénique s’apparente beaucoup aux pratiques du généticien des parents de Vincent. En diminuant graduellement la reproduction des indésirables par le fort penchant discriminatoire de la société, on permet ainsi l’émergence d’une génération d’êtres humains améliorés. Le processus d’élimination prend tout son sens dans le film, lorsque Anton questionne le Directeur de Gattaca au sujet de ses pratiques de recrutement. Ce dernier répond qu’il rehausse la barre puisqu’il a maintenant à sa disposition « le bon genre d’hommes... avec le corps et l’esprit adéquats, » ce qui nous ramène à l’expression « un esprit sain dans un corps sain ». La technologie, vue de cet angle moderniste, assure le destin des individus. Elle crée des surhommes. Ceux-ci, plus productifs, renforcent la société. Le souci de précision est bien illustré dans le film. On peut voir des hommes et des femmes tournant dans ces tourniquets qui nous ramènent au célèbre schéma tiré du « De Architectura de Vitruve » de Leonardo Da Vinci.

La technologie a aussi résolu le problème de la pollution, en accord avec le discours des modernistes qui affirment que la technologie peut résoudre tous les maux des hommes. De retour du restaurant avec Eugène, Vincent recharge clairement à l’aide d’un câble, son véhicule. On peut alors mieux comprendre l’aspect aseptisé du monde « parfait » de Vincent.

Cependant, plus puissant et présent, le regard post-moderne posé sur cette modernité constitue le discours du film. On peut observer l’aliénation que cause la technologie entre les individus. Dès sa naissance, l’espérance de vie de Vincent est fixée à 30 ans. La scène où l’institutrice lui refuse l’accès à son école est révélatrice. Les petites mains de Vincent agrippent la barrière qu’elle ferme à son nez. Cette barrière symbolise bien la position que Vincent sera tenu d’occuper par rapport au reste de la société.

Vincent est aussi aliéné par rapport à sa propre famille. Anton, son jeune frère, est choyé par ses parents, lorsqu’il devient plus grand que lui, à son grand désarroi. La fierté de ses parents, surtout de son père, nous ramène au jour de la naissance de Vincent. À l’accouchement, sa mère veut « Anton » pour nom, mais son père décide de le nommer Vincent Anton. Son frère à comme premier nom, celui de son père. Avec une espérance de vie qualifiée de limitée par la technologie, Vincent n’est pas digne d’hériter du nom de son père. Il est bientôt expulsé de sa cellule familiale autant que de la société.
  
Gattaca, de sa vision postmoderniste, veut critiquer l’approche des modernistes. Tous ceux qui sont censés être parfaits échouent lamentablement. Anton défaillit deux fois à la nage contre son frère. Mais, l’échec le plus cinglant pour Anton arrive lorsque son second découvre l’auteur du meurtre ayant eu lieu à Gattaca. Celui-ci, plus âgé qu’Anton, est son subalterne, nous pouvons le supposer, parce que ses gènes lui sont supérieurs. Si dans l’ordre naturel, l’expérience (l’aînesse) déterminerait leurs relations, dans Gattaca c’est la technologie qui a le dernier mot. Mais, l’échec d’Anton vient rétablir cet ordre.

Les gènes de Jérôme devaient lui assurer un futur plus que brillant. Pourtant, il échoue à trois reprises. Malgré tous ces atouts génétiques, il arrive second lors d’une compétition. Incapable d’assumer le rôle que la société lui assigne, il tente de se suicider et échoue en perdant l’usage de ses jambes, ce qui le rend inutile dans une société dont le moteur est la productivité. Enfin, il échoue sa vie, dont la science avait prédestiné la réussite, en se suicidant et en réussissant cette fois-ci.

La quête de la nature et le sentiment océanique

Vincent, en opposition immédiate avec l’ordre patriarcal oppressant de sa société moderne et modernisée, se marginalise en s’identifiant, non à la perfection plastique que procure la technologie à travers laquelle tous se définissent, mais à la nature, imprévisible et approximative. Le discours que celui-ci entretient par rapport à la dépendance à la génétique et au progrès est imbu d’une critique acerbe. Mais, celle-ci persiste outre le discours de Vincent et imprègne les divers aspects du film.

Vincent est engagé dans un conflit œdipien à grande échelle. Privé d’une mère et d’un père substantiels, délaissé par ses parents biologiques, il se constitue une relation compensatoire avec la société patriarcale qui l’assujettit et la mère Nature qui l’interpelle. Il n’a que deux choix afin de se bâtir une identité : soit s’allier au père, ici la société technologique, et adopter son comportement envers la mère, la nature, afin d’avoir accès à elle, soit refuser l’autorité du père et tenter, sans son approbation, d’entretenir une relation avec la mère. Afin d’accéder aux outils qui lui permettront de poursuivre sa quête, il se positionne à l’opposé des exigences sociales en contactant un homme qui « ne faisait pas précisément de publicités dans les pages jaunes ». Son entrée dans l’illégalité exprime clairement l’importance de son opposition au père dans sa recherche d’une identité.

Tout aussi importante que sa contestation du système est son adoption d’une fausse identité afin de pénétrer ce monde qui lui est interdit. Vincent est conscient que le seul moyen d’arriver à ces fins est d’intégrer cette société qui le renie, qui monopolise les outils d’épanouissement dont il a besoin pour se forger une identité. La quête de Vincent vise à accéder, en dépit de cette société discriminatrice et totalitaire, à un sentiment de bienséance, de communion que lui procurera la nature, sa mère. Il recherche cette unicité entre son moi et le monde autour, celle-là même qui lui est refusée dans la société patriarcale. Cette harmonie, ce bien-être, c’est ce que Freud, dans son Malaise dans la civilisation, nomme le sentiment océanique.

Cette impression de plénitude, séquelle de la période utérine de développement d’un individu, imprègne le film. Plusieurs définitions du concept se rejoignant plus ou moins existent, mais pour cette analyse, nous nous arrêterons à la suivante :

Dans la théorie de Ferenczi sur les origines de la vie sexuelle, l’expression « sentiment océanique » désigne le sentiment de plénitude (et de toute puissance) censé être celui du fœtus au cours de sa vie intra-utérine. La frontière entre le Moi et le non-Moi n’est pas encore instaurée, le fœtus ne fait qu’un avec le « monde » qu’il habite, à savoir le giron maternel, il est en osmose complète avec lui. Le plaisir poursuivi à travers les relations sexuelles s’expliquerait alors en partie par le désir de retour dans le sein maternel, désir de surmonter (provisoirement) la discontinuité qui est le prix à payer pour accéder à l’individuation et de se fondre à nouveau, pour un bref instant, dans la continuité océanique.

On en a plusieurs exemples durant le film. Premièrement, la présence répétée de la nature à des instants clés de la démarche de Vincent. Il est né au bord de l’océan; ses parents, bercés par le bruit omniprésent des vagues, consomment leur amour afin de concevoir un enfant. Dans les trois scènes d’affrontement entre Vincent et son frère Anton, lors de leur jeu de « poule mouillée », cette même omniprésence à l’image et à la bande-son de l’océan, tantôt tumultueux, tantôt paisible, vient encore plus accentuer ce sentiment de bien-être auquel est continuellement renvoyé Vincent. Un autre exemple de ce travail est la scène d’amour entre Vincent et Irène. Les deux s’enlacent dans une maison au bord de la mère, s’immergeant tous deux dans cette sensation de bien-être qui semble définir Vincent.

Un jeu important est aussi effectué sur les formes géométriques dans le film qui ramène au sentiment océanique et à la nature. Bien sûr, l’espace renvoie à notre conception de l’infini, une perte totale de soi dans l’immensité profonde du cosmos. Vincent y est renvoyé à l’image lorsque, nettoyant la salle des pupitres de Gattaca, il s’assied à l’ordinateur et est confronté à une galaxie ou une nébuleuse ronde, tournoyante telle une spirale. De même, les pupitres de la salle sont disposés de façon identique, véhiculant l’idée de continuité. C’est dans cette salle que Vincent affronte son frère pour la dernière fois, l’écho de leurs voix reproduisant ce sentiment d’abîme, de perpétuité. L’idée de la spirale nous renvoie évidemment vers ce sentiment de bien-être, de perte de soi dans l’infini. Cette fascination pour les spirales, nous la retrouvons, par exemple, dans l’œuvre de Junji Ito, Uzumaki.

Dans la même lignée, les cercles et les ellipses, renvoyant autant à l’intérieur féminin qu’à l’espace sidéral, jouent un très grand rôle dans le discours. Afin d’accéder à la navette qui lui permettra de retourner à la nature, Vincent doit passer dans un tube, analogue au couloir utérin, montrant sa régression vers cette mère qu’il convoite. Dans le vaisseau, un mouvement de caméra circulaire nous permet de découvrir l’équipage, visiblement proche du moment extatique. Des cercles de lumière se déplacent sur leurs figures. Une fois dans l’espace, le bien-être de Vincent est total, ayant réussi à résoudre son conflit et à accéder au sentiment tant recherché : il est chez lui.

« L’homme révolté, selon Camus, dit à la fois NON à ce qui est et OUI à ce qui doit être : au point aveugle où s’immobilise l’existence, où se ferme le monde et où s’abîment les significations, il réclame une nouvelle institution du sens. » Ce nouveau sens, c’est le discours post-moderne du film sur la technologie et l’aliénation de l’homme à la nature. Niccol, le réalisateur, déconstruit le discours moderne en énumérant les perversions possibles de l’homme soumis à une dépendance à la technologie, tout en entretenant un discours sur la puissance de l’esprit sur le corps, la technologie, et sa communion à la nature. De sa dystopie, il fait surgir un être idéal, en opposition directe avec le système établi, par conception et par nature. Comment cet ordre pourrait-il survivre, aussi faillible et contre nature qu’il se présente? Sûrement ne survit-il pas, Vincent ayant semé la graine de dissidence dans les esprits des individus. Cette graine, c’est le docteur qui l’exprime en parlant de son fils : « Qui sait ce qu’il pourrait devenir?