September 24, 2010

La leçon de Piano, l'ordre patriarcal et sa communication


Jane Campion, réalisatrice australienne, a su se forger, en quelques œuvres, une réputation et une position enviables à travers les cercles cinématographiques et dans la presse critique. La leçon de piano (1993) est son film à avoir reçu le plus d’éloges et le plus populaire. La richesse du film, autant sur le plan visuel que narratif, a sans nul doute contribué à son succès à travers le monde. Comment Campion introduit et développe-t-elle ses personnages? Comment la réalisatrice utilise-t-elle la technique et dans quel but? Le film se veut-il féministe ou son discours sur la politique des sexes échappe-t-il à ce genre de catégorisation?

Le langage et la communication interpersonnelle

Il est intéressant que Campion ait choisi de centrer son film autour d’une muette et de son piano; le discours sur la communication interpersonnelle est donc primordial aux enjeux du film. La leçon de piano met en place une dialectique de la communication apparente dans l’échange de ses personnages, que cette dialectique soit axée sur la politique des sexes ou la domination masculine.

Les cinq axiomes de la communication qui se sont développés à travers les travaux de Paul Watzlawick et l’école de Palo Alto sur les relations interpersonnelles semblent régir les interactions dans le film de Campion. Ada n’est pas naturellement muette. Elle admet, en voix hors champ au début du film, ne pas savoir pourquoi exactement elle ne parle plus. « Je n’ai pas parlé depuis l’âge de six ans, déclare-t-elle dans sa qualité de narratrice. Personne ne sait pourquoi. Pas même moi. » Pourtant, elle communique avec nous, le spectateur, à travers ce qu’elle appelle « la voix de son esprit. » De même, elle utilise son piano pour communiquer grâce à la musique ses émotions à son entourage. « Ayant choisi d’être muette, elle n’a aucune chance d’exprimer ses sentiments dans le langage parlé, » choisissant plutôt de le faire à travers son piano. Sa musique est envahissante, provoquant un malaise chez les autres gens de cette société patriarcale émotionnellement atrophiée, comme l’exprimera bien la tante Morag quand elle affirmera, « Elle ne joue pas le piano comme nous, Nessie…. Elle est une créature étrange et sa façon de jouer est étrange, comme une humeur qui passe en toi. » Le premier axiome, on ne peut pas ne pas communiquer, encore dénommé l’effet Palo Alto, s’applique donc bien à la situation d’Ada à travers le film. La communication interpersonnelle ne se limitant pas au langage, parlé et écrit, ne pas communiquer équivaudrait à n’adopter aucun comportement, aucun langage non verbal captable par son interlocuteur, ce qui est impossible, une attitude indifférente représentant autant un comportement signifiant qu’une attitude invitante. C’est son comportement, quoique très ambigu, qui forme l’essentiel de la communication d’Ada. Pour Ann Hardy, sa position n’est pas claire, autant vis-à-vis des personnages du film que du spectateur : « Si l’on est un spectateur impliqué de ce film, on doit sûrement essayer de deviner ce que Ada ressent. Est-elle satisfaite? Effrayée? Désireuse? Choquée? Sent-elle que sa vie a recommencé? Ou craint-elle que ses actions l’amènent bientôt à sa fin? Est-elle amoureuse? Est-elle capable d’amour? » C’est dans cette ambivalence qu’elle maintient tous les personnages gravitant autour d’elle, autant que le spectateur, se demandant toujours ce qu’elle ressent, ce qu’elle désire. Dans cette perspective, Ada est dans une position privilégiée pour dominer ses relations sexuelles et ses amants. Comme le mentionne Hardy, Ada a « le pouvoir du regard, transformant les hommes en objets pour son contrôle visuel ». Elle remarque aussi la différence entre les regards : « Quelques fois le regard est partagé entre ou alterne entre Ada et Baines, une situation égalitaire que plusieurs critiques féministes ont imaginé, mais que peu de réalisateurs ont déjà produit sur film ». Lorsque Stewart tente de la violer dans la forêt, juste avant d’être interrompu par les cris incessants de Flora pour sa mère, il est stoppé net lorsqu’il la fixe dans les yeux, calmes, puissants. Auparavant, avant d’étreindre Baines pour la première fois volontairement, elle le regarde, pleine de douceur, d’amour, au contraire de son regard agressif et sévère sur Stewart.      

Selon le second axiome, toute communication présente deux aspects, le contenu c’est-à-dire l’information, qui a valeur d’indice, et la relation c’est-à-dire la manière dont on interprète le contenu. « Une relation saine est spontanée et donne priorité aux messages, donc au contenu ». C’est le cas de la relation entre Ada et Baines. Si au début de leur relation, Baines la débute sur une base marchande, échangeant des touches de piano pour chaque leçon reçue, il se frustre vite de cette « domination », choisissant plutôt de posséder le cœur d’Ada plutôt que de pouvoir utiliser son corps. Il prête attention aux messages que lui fait passer Ada, au langage non verbal qu’elle utilise (ses regards, son attitude envers lui, etc.). C’est un échange qui devient pour eux naturel, volontaire au fur et à mesure qu’ils apprennent à se connaître. Au contraire de la relation saine, « une relation perturbée ou malade est une relation qui pose problème et parasite le contenu qui passe en arrière-plan et finit par perdre toute importance ». C’est ce contenu, ces messages que Stewart décide d’ignorer, de reléguer à l’arrière-plan, considérant Ada comme une idiote, lui refusant initialement son seul moyen de communication, son piano, qu’elle recevra des mains de Baines. En décidant d’exercer sa domination sur Ada, tel qu’il est attendu de lui par la société patriarcale, il ne fait que l’aliéner de plus en plus et provoquer la déchéance de leur relation, les mettant en opposition l’un à l’autre. Campion représente bien cette opposition par un jump cut suivi d’un champ/contre-champ lorsque Ada court à travers la forêt pour rejoindre son amant, Baines, chez lui. Le jump cut vient surprendre le spectateur autant qu’Ada et l’ajout de Stewart, filmé de face, vient l’établir tel un mur devant elle. Le contre-champ où Ada s’arrête, surprise, vient installer définitivement l’opposition entre les deux. Parallèlement, dans Sweetie (1989), le personnage principal, Kay, ignore les messages de son petit ami, lui niant l’intimité qu’il recherche avec elle, ce qui bientôt provoquera une rupture dans leur relation. Campion veut, dans les deux films, montrer l’importance de la communication, mais plus important de la relation qui permettra d’interpréter ces messages, que ce soit entre sœurs, entre Kay et Sweetie, qu’entre amants, entre Ada et Baines.

Le troisième axiome concerne la nature de la relation, qui dépend de la ponctuation des séquences de communication entre les interlocuteurs. « De l’extérieur, une interaction peut être considéré comme un échange ininterrompu d’échanges de messages, mais, de l’intérieur, chacun ponctue ces messages à sa façon. Le problème en jeu est donc un problème de dépendance, de prééminence ou d’initiative ». Les messages de Stewart, désireux de gagner le cœur de sa femme, sont livrés de manière gauche, maladroite. Lorsqu’il nie le piano à Ada, c’est sa façon de communiquer son désir, d’établir son rôle en tant que le chef de famille, et d’adopter le rôle que la société a forgé pour lui, pensant que Ada en fera de même. Mais, Ada n’est pas disposée à accepter le rôle de femme que la société lui dicte. Son piano devient un outil de subversion, lui permettant de s’évader de sa vie, d’affirmer sa différence son rejet du système patriarcal qui la simplifie, qui la classifie. La musique qu’elle fait émaner du piano choque, provoque, perturbe ce système et ceux qui y sont encrés, mais attire ceux qui osent penser différemment comme Baines.

Dans leurs communications interpersonnelles, les êtres humains utilisent simultanément deux différents modes de communication : la communication digitale, de nature symbolique qui définit le contenu de la relation (le langage, par exemple) et celle analogique, communication non verbale, définissant plutôt la relation. N’ayant accès qu’à un langage, donc à la communication digitale, restreint, Ada doit fortement dépendre de sa communication analogique, non verbale, pour véhiculer ses sentiments et ses désirs. Et là est la différence fondamentale entre Stewart, qui ignore le langage gestuel d’Ada et Baines qui en est à tout point conscient. Enfin, le cinquième axiome veut que « tout échange de communication soit symétrique ou complémentaire, selon qu’il se fonde sur l’égalité ou la différence ». Les deux différents genres de communication apparaissent dans le film. Si comme nous l’avons montré précédemment, la relation entre Stewart et Ada est lentement bâtie comme une opposition, de philosophies, de systèmes de pensée, de personnalités, autant narrativement que visuellement, la différence entre les deux personnages est de ce fait accentué et leur relation complémentaire mise en évidence. À l’opposé, la relation naturelle d’Ada avec Baines vise au contraire à minimiser ces différences et à les égaliser dans leurs interactions (comme l’égalisation des regards des deux mentionné par Ann Hardy et citée précédemment). Leurs scènes d’amour sont filmées avec un œil voyeur autant sur la forme masculine de Baines que sur celle féminine d’Ada. Campion tente donc, avec un certain succès, de passer outre les conventions filmiques nées des impératifs masculins et expose ses personnages, masculin ou féminin, équitablement au spectateur. Campion fluctue aussi beaucoup visuellement entre ces deux états en substituant à une teinte orangée, accueillante et chaleureuse, et une teinte bleutée, hostile et dure.

La domination masculine et le mélodrame

Pour Pierre Bourdieu, « La domination masculine est tellement ancrée dans nos inconscients que nous ne l’apercevons plus, tellement accordée à nos attentes que nous avons du mal à la remettre en question ». Le personnage d’Ada vient s’opposer directement à cet ordre patriarcal qui lui dicte son rapport à sa propre sexualité. Elle refuse le rôle auquel la relègue son père qui la marie, comme une commodité, à un homme qu’elle n’a jamais connu ni même rencontré. L’un des premiers plans du film est d’Ada, se cachant les yeux de ses mains, portant une bague de mariée à la main gauche. Si, usuellement, la bague est un signe d’amour éternel, aussi renouvelable que le cercle infini dont est constitué l’anneau, pour Ada, l’anneau prend l’apparence d’une chaîne, la liant, malgré elle, à son nouveau mari. Beaucoup plus significatif est le fait que l’anneau lie l’un de ses doigts, l’instrument même de sa liberté, lui permettant d’échapper à sa situation oppressante à chaque fois qu’elle joue son piano. Cette domination masculine, Campion l’observe et la dénonce, dans sa réalisation comme dans sa représentation des politiques sexuelles. Dans son article sur Sweetie, Anneke Smelik avance une citation qui cerne bien le style de la réalisatrice : « La claustrophobie de la cinématographie de Jane Campion crée une atmosphère inéluctable ». Ce sentiment de claustrophobie presque omniprésent dans La leçon de piano. D’abord, les deux scènes sur la plage qui ponctuent l’histoire principale viennent encore plus mettre l’emphase sur l’envahissement spatial, autant par la forêt à l’extérieur que par des objets aléatoires à l’intérieur, qui va occuper la majorité des plans subséquents. Lors de la longue marche vers leur nouveau domicile, les arbres de la forêt semblent menaçants, peu invitants tout au moins, montrant l’introduction d’Ada à ce monde qui n’est pas le sien, potentiellement hostile. Lorsque, plus tard, Stewart surprend Ada en route pour voir Baines, il l’attrape et tente de la violer. Les deux traînant à terre, les branches semblent se resserrer autour d’Ada pour l’étouffer, comme si la forêt elle-même, affligée de son affront à l’ordre patriarcal, tentait de la punir. Cette scène mène à l’isolation totale d’Ada et sa fille par Stewart qui décide de barricader totalement sa maison afin d’empêcher sa femme de visiter son amant.

Le mélodrame est le genre par excellence d’opposition à l’ordre patriarcal bourgeois, conscient des codes et attentes du genre, Campion fait évoluer ses personnages dans un monde régi par ses impératifs, mais duquel il est possible de s’échapper. « En tant que gardiens du domicile, en tant que membre de la famille auquel il est donné virtuellement une responsabilité totale, pour la vie émotionnelle et le bien-être de la famille, les femmes sont constamment appelées à sacrifier pour la cause de garder leur homme prêt pour le monde de la production et élever les enfants ». C’est à ce rôle prédéterminé que se refuse Ada, préférant l’épanouissement que lui procure Baines, même à l’insu de sa fille qui semble rechercher la facilité que procure l’adhérence aux dictats patriarcaux. Ada et Baines sont des anomalies de ce système. Le refus pour Ada de parler, d’adopter la loi du nom du père, tel que perçu dans sa composante linguistique, les outils utilisés contre elle, n’est-il pas l’ultime affront à l’ordre symbolique? Elle est pour cela rabaissée à chaque occasion, traitée de débile et d’ingrate par son entourage. Baines, lui-même, évolue à l’extérieur de ce système, préférant s’associer aux Maoris, aux sauvages, et même plus aux femmes avec lesquelles il discute le plus, plutôt qu’aux civilisés qui, devant l’image d’une femme en détresse, rient et profitent du spectacle. L’utilisation de l’esthétique visuelle gothique, expressive, dans la direction photo ainsi que dans la direction artistique, par Campion ne fait qu’amplifier la différence entre ces deux personnages et leur environnement.


Par la représentation évidente des enjeux de la communication à travers le film, Campion montre son intérêt pour les politiques sexuelles, qui sera encore plus approfondi dans ses prochains films. Par son esthétique gothique et visuellement stimulante, Campion, use de l’arsenal cinématographique pour se forger une dialectique pas forcément féministe, mais progressiste, comme le point de vue du philosophe Pierre Bourdieu. De cette domination masculine conservatrice qui garde le monde dans cet ordre symbolique réducteur, Campion l’intègre au film tout en offrant une échappatoire. Car si le piano permettait à Ada d’échapper à sa réalité, il lui servait aussi de béquille, lui empêchant de s’ouvrir aux possibilités de ce monde hostile. Mais, à travers une fin si ambiguë, peut-on vraiment considérer le sort d’Ada comme une alternative viable à l’ordre patriarcal ou juste une position réactionnaire? 

Bibliographie

LECLERC, S.: Métaphores et allégories dans le cinéma, Notes de cours, Université du Québec à Montréal, Hiver 2003.

FREUD, Sigmund : The ego and the id, W.W. Norton & Company, New York,
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JEANNEAU, DR. A.: Initiation à la psychanalyse, Beauchesne, Paris, 1965.

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SMELIK, A.: The Gothic Image from And the mirror cracked: Feminist cinema and Film theory, New York, 2000, pp. 139-151.

HARDY, A.: The Last Patriarch from Jane Campion’s The Piano, Ed. Harriet Margolis, Cambridge, 2000.


http://www.homme-moderne.org/societe/socio/bourdieu/Bdominma.html.
http://www.cvconseils.com/communication.html.