September 23, 2010

Le Cuirassé Potemkine (Sergei Eisenstein, 1925)


Suite à « la grande révolution d’Octobre » de 1917, l’empire Russe, jusqu’alors une grande puissance en Europe et possédant des intérêts en Asie, s’écroule. À sa place s’élèvera l’Union des républiques socialistes soviétiques, le 30 décembre 1922, dans ce contexte d’après-guerre européen. En ce début de siècle, certains pensent que l’art naissant du cinéma devient un moyen de communication de masse important, pour certains le plus opérant. Quelle est l’importance du cinéma dans l’appui de la Révolution et dans l’élaboration d’une conscience soviétique? Comment canalise-t-il les idéologies socialistes, communistes et le patriotisme nécessaire à consolider la nouvelle URSS? 


L’élaboration d’une conscience nationale soviétique
 

Dès 1921, la NEP (Nouvelle Politique Économique), mise sur pied par Lénine, crée un organisme central pour réguler et coordonner les activités cinématographiques. Lounatcharski, homme politique et écrivain soviétique, rapportera en 1933 une phrase que Lénine lui déclara en 1922 : « De tous les arts, c’est le cinéma qui est pour nous le plus important. »
 



En 1925, le gouvernement soviétique mandate Sergei M. Eisenstein à réaliser un film commémorant les événements de 1905. Dû à certaines contraintes de temps, le sujet dut se restreindre aux événements entourant la mutinerie sur le cuirassé Prince Potemkine. Taylor et Christie, dans leur introduction, écrivent :

[…] From 1926 The Battleship Potemkin, The Mother and their successors conveyed a more euphoric vision of tyranny overthrown and the revolutionary transformation of both a society and its art.

Il est facile de percevoir cette tyrannie, cette opposition entre un prolétariat victime et une monarchie totalitaire dans le film. Eisenstein présente dès le début du film cette opposition en contrastant les deux classes du Potemkine. D’un côté, les matelots, en nombre écrasant, sont mis face aux officiers, représentants du pouvoir monarchique maintenant dépassé. Dans l’une des premières scènes du film, un officier, passant entre des matelots endormis, frappe un des matelots après l’avoir heurté par accident. Le jeune matelot, tel un bébé, tombe en sanglots. Les matelots sont plus tard nourris de viande pourrie et grouillants d’asticots. Lorsqu’ils refusent, certains d’entre eux sont condamnés à exécution. Eisenstein avilit la monarchie, de la caractérisation du capitaine du Potemkine qui traite son équipage de chiens à l’assassinat de l’instigateur de la mutinerie, Vakulinchuk. Mais la plus forte représentation de cette tyrannie se retrouve dans la plus célèbre séquence du film, celle des marches d’Odessa.

David Bordwell affirme que le film « prend de grandes libertés » avec les faits historiques. Même si Eisenstein eut accès aux documents historiques du gouvernement, il est fort possible qu’il ait décidé d’invoquer la licence artistique afin de faire passer son message. Un événement marquant de l’année 1905 fut le « Dimanche sanglant, » ayant eu lieu au début de cette année. Si à l’origine, l’objectif d’Eisenstein fut de réaliser cinq films sur l’année 1905, il dut abandonner cette idée par faute de temps. Cependant, on reconnaît que la scène des marches d’Odessa représente bien les événements du « Dimanche sanglant » où les cosaques ouvrirent le feu sur une manifestation anti-tsariste. Dans son film, Eisenstein s’attarde sur les femmes et les enfants, les plus innocents dans la majorité des cultures. C’est sur eux que le Tsar exerce sa vengeance, sur les sans défense, ce qui vient déshumaniser encore plus la monarchie. Comme le dit si bien Andrew Sinclair : « La version d’Eisenstein s’éloigne des faits pour les besoins de la propagande et de l’art. »
 

À la sortie du film, Lénine déclarera : « Le Potemkine est le premier territoire invaincu de la révolution. » Son caractère engagé est un fait saillant du film; il est indiscutablement communiste jusque dans son déroulement narratif. À ce propos, David Bordwell commentera que : « Dans les films soviétiques des années 1920 tels que Potemkine, Octobre et La Grève, aucun individu ne sert de protagoniste. » L’histoire d’Eisenstein du Cuirassé Potemkine est collective, avec peu d’individualisation de personnages. Plus tard, à Odessa, la foule s’écriera : « À bas le tsarisme. Que rien ne nous divise ».
 

Eisenstein arrête le film après la victoire (morale) du Potemkine sur la flotte envoyée l’intercepter. Il déclarera qu‘il arrêta « l’événement au point où il devient un atout pour la Révolution » et, de même, crée l’histoire du Potemkine comme « un épisode objectivement victorieux, l’annonciateur du triomphe de la Révolution d’Octobre. », une déclaration qui vient placer au premier plan les caractères didactique et propagandiste du film. 
 


Dans le contexte de cette union naissante, le cinéma devient indissociable de l’agenda du parti soviétique. C’est un outil formatif dont les qualités en tant que véhicule idéologique privilégient par rapport aux autres arts devant les responsables du parti. Plus tard, débutant aux années 1930, Staline exercera un plus grand contrôle sur la production cinématographique soviétique jusqu’à gérer sa représentation à l’écran. Mais si le cinéma soutient la politique, celle-ci influe aussi sur le cinéma en inspirant les réalisateurs dans leur choix de point de vue. Cette synergie créera donc un cinéma proprement soviétique, même si, plus tard à partir des années 1930, l’influence stalinienne tentera de miner l’individualisme artistique dans l’industrie. 


Bibliographie

BORDWELL, D.; THOMPSON, K.: Film Art: An introduction, McGraw-Hill, 1997.

BAZIN, A.: Qu’est-ce que le cinéma, volume un, Les Éditions Du Cerf, Paris, 1958.

TAYLOR, R. ; CHRISTIE, I.: The Film Factory: Russian and Soviet Cinema in Documents. Harvard University Press, 1988, p.1-17, 407-416.


 

http://www.carleton.edu/curricular/MEDA/classes/media110/Severson/essay.htm
http://mars.acnet.wnec.edu/~grempel/courses/russia/lectures/23rev1905.html
http://fr.encyclopedia.yahoo.com/articles/ni/ni_2456_p1.html