September 30, 2010

L'image des femmes chez James Cameron


Je procéderai ici à une étude des images féminines dans les films de James Cameron, de Terminator (1984) à Titanic (1997).

Il est évident au visionnement des différents films de Cameron qu’il tient une place spéciale dans son cœur pour les personnages féminins. Ceux-ci jouent souvent le rôle de personnage principal dans ses films (Terminator, Aliens, Titanic) ou sont carrément essentiels à l’histoire (Helen Tasker dans True Lies, Lindsey Brigman dans Abyss, etc.).

Ces figures de femmes partagent entre eux plusieurs traits de caractère précieux au réalisateur.

L’instinct maternel

L’instinct maternel est très présent dans les personnages féminins de Cameron. Dans Terminator 2, Sarah Connor s’enfuit de l’asile afin de protéger son fils, le futur leader de l’humanité. Dans Titanic, Margaret Brown adopte officieusement Jack Dawson et se charge de le rendre présentable pour Rose, en plus de le conseiller sur les manières à avoir en haute société. Cependant, l’exemple le plus puissant de cet instinct est le film Aliens (1986).

Le film est bâti sur cet instinct totalement féminin. C’est lui qui gouverne l’histoire. Après avoir survécu à l’attaque d’une créature xénophobe et agressive, Ripley, le personnage principal du film, et son chat, sont ranimés après avoir passé plus d’un demi-siècle cryogénisés. À son retour à la civilisation, elle s’effondre lorsqu’on lui annonce que sa fille est morte de vieil âge depuis deux ans. On la voit déchirer par la révélation, d’autant plus qu’elle avait promis à sa fille de revenir avant son prochain anniversaire, il y a de cela plus de cinquante ans.
   
Plus tard, à l’intérieur du complexe des colons, elle s’attache à Newt aussitôt la petite survivante découverte. Elle empêche aux marines d’interroger la fille quand l’interrogatoire se fait trop brutal. C’est elle qui réconforte la petite et l’incite à parler. Elle lui donne à boire et lui nettoie la figure, d’une chaleur et d’une attention maternelles. Tout au long du film, elle veille sur elle, que ce soit en l’attachant à l’intérieur du véhicule armé avant de déraper avec pour aller chercher les marines emprisonnés dans la ruche « alien » ou en la gardant toujours près d’elle lors de l’attaque des aliens contre les survivants plus tard durant le film.

La disparition de Newt sous la moulinette peu après l’attaque des aliens frappe Ripley autant que l’annonce de la mort de sa vraie fille du début du film. Si Newt meurt, ce serait un échec de plus pour elle, un échec en tant que mère. Même après que Newt ait été ravie par des aliens, elle ne renonce pas; pour elle, Newt ne peut pas être mort. Elle ne veut plus échouer. Elle est persuadée de pouvoir la ramener et, à l’opposé de son interdiction à Hudson et Vasquez lorsque ces deux voulurent sauver leurs camarades pris dans le repaire des créatures, elle met sa vie en péril en y pénétrant pour sauver Newt.

On remarque qu’à travers le film, il y a trois personnes qui sont l’objet de cette affection maternelle de la part de Ripley. Premièrement, Ripley est introduite, en animation suspendue, un chat dans les bras, un remplacement à sa fille. Nous sommes témoin de l’amour qu’elle a pour sa fille lorsque Burke lui annonce sa mort. Quoiqu’absente, ce personnage galvanise à nos yeux cet aspect de Ripley et nous prépare à l’apparition prochaine de Newt et sa conséquence sur la narration. Enfin, Newt qui, en détresse, permet à Ripley de se racheter à ses yeux de n’avoir pas rempli son rôle de mère envers sa vraie fille. Ripley promet à Newt de ne jamais l’abandonner et c’est cette promesse qui l’incite à veiller sur Newt, une promesse semblable à celle qu’elle avait faite auparavant à sa petite fille. Le film se termine sur une image de Ripley et Newt, allongés l’un à côté de l’autre, donnant l’illusion que Newt est dans les bras de Ripley, les deux réellement dans deux contenants différents. Le fait que cette image clôture le film lui donne sa raison d’être : l’amour de Ripley pour Newt et la rédemption de Ripley envers la mémoire de sa fille. Le film Terminator se termine sur une scène où on voit une Sarah Connor enceinte de son fils John qui s’apparente à l’image de fin d’Aliens.

Il est aussi intéressant de comparer les motivations du protagoniste (Ripley) et de son antagoniste principal, la reine alien. Bien que physiquement absente durant les premiers trois quarts du film, sa présence n’en est pas moins sentie. Elle est mentionnée lorsque Ripley et les marines s’interrogent sur l’organisation sociale des aliens. C’est là qu’apparaît initialement l’idée d’une ruche, principalement contrôlée par la reine, une alien gigantesque et sans aucun doute redoutable. Une fois la reine révélée, devant nous apparaît cette figure matriarcale imposante, pondant afin d’assurer sa progéniture. L’opposition entre la reine et Ripley apparaît alors comme ironique puisqu’une opposition entre semblable, entre mères. Pour sauver sa progéniture, Ripley menace celle de la reine, puisque celle-ci a compromis la sienne, même si, nous conviendrons, Newt n’est pas techniquement la progéniture de Ripley.

Ripley et la reine sont motivés par l’instinct maternel jusqu’à adopter des comportements similaires. Tel que Ripley qui, malgré le danger, pénètre la ruche pour retrouver Newt, la reine, pour se protéger sa ruche, envoie ses aliens attaquer le reste des marines. Aussi, Ripley, pour se venger du rapt de Newt, brûle les œufs autour d’elle avant de quitter le repaire des créatures, devant le regard enragé de la reine. C’est un geste purement vindicatif puisque inutile du fait de l’explosion thermonucléaire imminente s’apprêtant à annihiler toutes les créatures. La reine adopte elle aussi la même attitude et poursuit Ripley de la ruche à la plate-forme, puis au vaisseau en orbite, juste afin de la tuer. Les deux mères s’affrontent, chacune l’image déformée de l’autre.

Terminator 2 exhibe aussi cet instinct. Sarah Connor, enfermée dans un hôpital psychiatrique, s’enfuit afin de pouvoir protéger son fils John du T-1000 envoyé pour le tuer. Lorsque, pendant la fuite de l’hôpital, le T-1000 menace son fils dans un ascenseur, elle se met en travers de sa route pour le protéger. Plus tard, durant l’attaque de la compagnie Cyberdyne, elle prend soin de le faire sortir sans égratignure de l’immeuble assiégé par la police. Face à la naïveté de Miles Dyson, déclarant qu’il ne pouvait pas savoir ce qu’il allait créer, elle explose sur lui et lui fait la morale sur la création. « Des hommes comme vous ont créé la bombe nucléaire », lui dit-elle. « Vous ne savez pas ce que c’est de créer, de donner naissance ». Dans la séquence finale du film, à la fonderie, elle met John en sécurité avant d’affronter le T-1000 toute seule, au péril de sa vie. Même sous menace de mort, elle refuse d’appeler à John, son instinct maternel guidant ses actions.

Deux figures des personnages féminins utilisés par Cameron sont intimement liées : la victime et la guerrière. Le réalisateur polarise souvent l’évolution de ces personnages à l’aide de ces deux figures.

La victime

C’est une figure très utilisée de la femme, non seulement dans le cinéma, mais aussi en littérature. C’est la demoiselle en détresse à sauver dans La belle au bois dormant ou dans la majorité des films d’horreur (A Nightmare On Elm Street, Halloween, Scream, Thesis, etc.). Cameron utilise aussi cette figure, mais essaie de passer outre, de la faire évoluer à travers ses films. Dans True Lies, Helen Tasker est une femme de banlieue dépassée par les évènements qui l’affectent et les terroristes après elle. Dans Titanic, Rose DeWitt Bukater est terrassée par son futur mari, Caledon Hockley, après avoir appris qu’elle fréquente un sans-le-sou. Son premier film de studio, Terminator, en est le meilleur exemple.

Sarah Connor est une serveuse de bar-restaurant pourchassé par un cyborg du futur quasi invincible, le Terminator. D’abord poursuivie par un homme louche, Kyle Reese, lors d’une sortie du vendredi soir, elle se réfugie dans un club et appelle la police. Alors attaquée par le Terminator, elle est sauvée in extrémis par Reese :

Reese : Suivez-moi si vous voulez vivre.

Sarah Connor adopte une position passive à travers la majorité du film. Elle subit l’action au lieu d’y réagir. Elle apprend qu’elle est la mère du futur leader de la race humaine et qu’il faut qu’elle survive pour qu’il naisse. Elle prend donc essentiellement le rôle d’objet du désir de deux personnages masculins, Reese et le Terminator, et elle ne combat nullement cette position prise par défaut. Pire, elle se descend, argumentant à Reese de la pertinence du choix de la future mère du leader de l’humanité :

Sarah Connor : Quelle légende, n’est-ce pas?

Elle passe de scène à scène du film telle une passagère dans sa propre vie, pourchassée alternativement par la police, le Terminator et Reese, dépassée par les évènements.

Sarah Connor est traquée simplement parce qu’elle est une femme. Il est beaucoup plus difficile de localiser le père d’un individu que la mère. La mère donne naissance; il n’y a aucune ambiguïté possible sur son identité. Mais, l’identité du père ne peut être que raisonnablement évaluée. Elle est même totalement inconnue des camarades de John Connor dans le futur tandis que l’identité de sa mère l’est. Dans le roman La reine des damnés d’Anne Rice, Maharet, une immortelle, trace un arbre généalogique de sa lignée en ne suivant que la progéniture de ses descendantes. Elle argumente que c’est la seule façon d’être sûr de la précision de l’arbre. Dans Terminator, tuer Sarah Connor est la seule façon pour Skynet, l’intelligence artificielle du futur, d’être sûr d’éliminer le futur John Connor.

Cameron semble aussi doué pour se mettre dans la peau de ses personnages féminins. Une idée qui revient souvent dans ses films est la conception de la femme dans la société. Au début d’Aliens, lors de l’enquête sur l’incident ayant eu lieu sur l’ancien vaisseau de Ripley, elle est traitée comme une hystérique, un mot, il faut le préciser, rarement utilisé pour parler d’un homme. On voit le même regard se poser sur Sarah Connor, enfermée dans un asile psychiatrique dans le film Terminator 2, lorsqu’elle explique à son psychiatre les raisons de son internat. La décision de l’enquête de révoquer la licence de Ripley montre leur scepticisme vis-à-vis de son histoire.

La guerrière

Cet aspect des femmes de Cameron est l’aspect le plus important et les plus présents de ces personnages. Le réalisateur a déjà déclaré que : « Avec des femmes fortes, il a toujours de l’espace pour l’exploration ». La majorité de ses films comportent une femme forte dans un rôle principal ou secondaire. Des personnages tels que Ripley dans Aliens, Lindsey Brigman dans Abyss et Sarah Connor dans Terminator 2 sont l’exemple typique de la femme d’action hollywoodienne, une figure stéréotypée dans d’autres films tels que Souviens-toi, Charlie (Renny Harlin, 1996). Mais, le plus intéressant est l’étroite relation entre cette figure et celle de la victime dans les films de Cameron.

Dans Aliens, Ripley débute en tant que victime. Nous garderons en mémoire que dans le film Alien de Ridley Scott, elle représente totalement cette figure. C’est un film analogue à Terminator puisque Ripley y est poursuivie par la créature pendant tout le film. Aliens étant la continuation de ce personnage, c’est une caractéristique de Ripley qui perdure dans le film. Au début d’Aliens, en plus de l’enquête menée sur elle, elle est assaillie de cauchemars horribles se rapportant à son expérience dans l’espace.

Pour la première heure du film, Ripley adopte un tempérament passif envers toutes ses expériences tel que l’annulation de son permis par les enquêteurs. Cameron montre cette facette de Ripley dans la scène où Burke lui demande de faire partie de l’expédition de secours partant pour la planète d’aliens. Il insiste encore et encore malgré la réponse négative de Ripley. Il la déstabilise et essaie de profiter de sa faiblesse. On voit à son visage sa situation, harcelée par Burke. Mais elle se fait autoritaire et dit catégoriquement non et prie à Burke et au Lt. Gorman de quitter ses quartiers. Plus tard, elle a un autre cauchemar et décide de faire partie de l’expédition. C’est le moment où elle commence à perdre sa passivité. Elle prend son destin en main et décide d’affronter sa peur, de ne plus jouer la victime.

Arrivée sur la planète, elle hésite avant de pénétrer dans le complexe des colons, visiblement effrayée, mais dompte sa peur et s’y engouffre à la suite des colons. Elle les accompagne à la découverte de la « ruche » où les marines se font attaquer par les créatures. Alors, elle cesse d’être une victime et adopte le tempérament contraire; elle devient active. Elle prend contrôle de la situation. C’est elle qui galvanise les survivants afin de quitter vivants la planète. Alors que Hicks qui montre le maniement d’armes, il la sous-estime et hésite à lui montrer le lance-roquettes, mais elle l’en convainc. Et c’est elle qui sauve Hicks et Newt et qui élimine la reine des aliens, de par sa force et son intelligence.

On remarque la même progression dans Terminator et Terminator 2. Sarah Connor est, nous l’avons montrée, une victime dans Terminator. Pourchassée par le cyborg futuriste, elle s’en remet entièrement à Kyle Reese pour la tirer de sa situation. Mais, à la fin du film, lorsque Reese est blessé, c’est elle qui le garde en vie jusqu’à la scène finale dans l’usine. Enfin, c’est elle qui se débarrasse finalement du Terminator. Dans Terminator 2, la continuation du personnage, nous remarquons une Sarah Connor changée, athlétique, très physique, active. Cette fois-ci, elle force les évènements. Persécutée par des rêves du futur apocalyptique décrit par Reese, c’est son action pour empêcher la catastrophe qui l’enferme dans un hôpital psychiatrique. Mais, elle se sort elle-même de sa situation en organisant sa fuite. La séquence de fuite de l’hôpital montre l’intelligence, l’athlétisme et les forces, physique et de caractère, du personnage. Elle décide aussi d’éliminer le créateur de Skynet, Miles Dyson, afin d’empêcher les futurs évènements. Elle conduit son fils dans le désert afin de le protéger. Elle joue une partie essentielle de la protection de John Connor.

La même structure d’évolution peut être aussi remarquée dans True Lies avec Helen Tasker et dans Titanic avec Rose. Les deux passent de personnage faible et consistant à exhiber la force de caractère et la détermination nécessaires afin de régler leurs problèmes immédiats. Au début de Titanic, la situation de Rose est tellement désespérée qu’elle tente de se suicider. D’ici la fin du film, son seul désir est de survivre, en dépit de tout.

Un autre caractère féminin notoire de Cameron qui ne passe pas à travers cette transition est le personnage de Lornette Mason dans Strange Days (Kathryn Bigelow, 1995; scénario de James Cameron). Garde du corps, amoureuse de Lenny Nero, elle le protège des assassins lancés après lui. Elle exhibe cette force de caractère commune aux personnages féminins de Cameron sans perdre de sa féminité, une conception de la femme peu répandue dans le cinéma hollywoodien.

À l’analyse des personnages féminins de Cameron, s’apparentant pour la majorité aux amazones de la Grèce antique, il ne fait aucun doute que le réalisateur ressente empathie et admiration à l’égard de la gent féminine. Leur personnalité relève sûrement pour Cameron du fantasme. Ces personnages sont la personnification de caractères masculins dans un corps de femme. Comme quoi, une femme dans un monde d’homme doit adopter ces caractéristiques pour survivre. Mais, tout en développant cette agressivité et violence, ces personnages demeurent conscients de leur féminité. Ripley et Sarah Connor conservent leur instinct maternel. Rose et Lornette Mason n’en demeurent pas moins éprises de leurs homologues masculins. Avec la vision des femmes de Cameron, distincte et très populaire, les personnages féminins s’accaparent un boy’s club autrefois exclusif : les films d’action. Ainsi d’autres, moins inspirés, font leur apparition dans le cinéma hollywoodien : Ellen dans The Quick And The Dead (Sam Raimi, 1995), Charlie dans Souviens-toi, Charlie, etc. Mais, ce qui sépare ceux de Cameron des dérivés sera toujours l’amour du créateur pour sa création et l’honnêteté de leur représentation.


Bibliographie

http://www.wga.org/WrittenBy/1997/1297/titanic.html.
http://www.imdb.com.