September 23, 2010

Myrna Loy, vedette du Hollywood des années 1930


Dès les années 1910, il se forme autour de la production cinématographique un star-système lorsque les spectateurs commencent à reconnaître et à suivre les acteurs de film en film. Les studios ont vite compris l’importance du star-système pour la promotion et la vente de leurs films. Myrna Loy, une actrice américaine, se voit propulser par le public au rang de grande vedette hollywoodienne des années 1930, un prestige qu’elle gardera durant toute la décennie. Mais comment et en quoi le public est-il fasciné par les vedettes et plus particulièrement Myrna Loy? Quels moyens utilisent les cinéastes ou les studios pour créer cette fascination? Comment fonctionne la projection-identification entre la vedette et le public?


Durant les années 1920, Myrna Loy, débutant alors à Hollywood, se voit offrir des rôles prototypes. Sous son contrat avec le studio Warner, elle est souvent la vamp, la maîtresse, la mangeuse d’hommes, la fautrice de trouble et elle est fréquemment choisie pour des rôles d’Orientales ou d’autres créatures exotiques pour ses yeux en forme de noisette et sa chevelure noire; la célébrité lui échappe. Mais, lorsqu’elle jouera dans L’introuvable (1934) de W. S. Van Dyke, elle deviendra l’une des plus populaires actrices de son temps, la représentation même de la femme parfaite.

Dans le film, Myrna Loy joue Nora, la riche femme du célèbre détective Nick Charles dont le meurtre d’un ancien ami force à interrompre leurs vacances. Son personnage dans le film est une cristallisation de l’aura qu’elle développe depuis quelques années déjà et un départ de son image de vamp orientale qu’elle tient dans Le masque d’or (1932) de Charles Brabin. Elle devient « la femme parfaite ».

Selon Lawrence J. Quick, cette nouvelle incarnation de Loy est totalement différente, possédant, entre autres, un sens de l’humour hors du commun :

« […] Elle aimait les hommes, spécialement son homme, et était affectueusement tolérante de ses faiblesses mâles. Elle acceptait le chauvinisme mâle totalement, avec tendre ironie, résilience et charme. Elle riait de lui et avec lui. Elle était son bon compagnon en aventure, le savourant avec un zeste égal au sien. Elle tentait d’aider quand c’était nécessaire. Elle était plus intéressée à aimer un homme que de le travailler à son avantage. La guerre des sexes ne l’intéressait pas. Elle pouvait être amie, co-conspiratrice, amante; elle pouvait être maternelle ou sexy, domestiquée ou déchaînée. Chic, légère, intelligente, perceptive, elle s’adaptait aux humeurs d’un homme avec ses propres humeurs complémentaires. »   

Le public sera très épris d’elle après L’introuvable. Elle représentera pour eux un retour à un certain nombre de valeurs traditionnelles, après les « années folles », tout en gardant une plaisante image de la femme indépendante, mais jusqu’à une certaine limite. Le film fonctionnera aussi par son adhérence au code Hays, mis en application au début des années 1930 qui exerce une influence majeure sur la production et sur l’image des vedettes. Des clubs Men-Must-Marry-Myrna (les hommes doivent marier Myrna) furent formés et même Jimmy Stewart a apparemment déclaré qu’il « ne marierait que Myrna Loy ». Grâce à sa présence dans le film, Myrna Loy sera consacrée la Reine d’Hollywood en 1936 par plus de vingt millions d’Américains, avec Clark Gable pour Roi. Sa popularité sera tellement grande que, lorsqu’il sera su qu’elle visite un des magasins Macy’s de New York, des foules d’admirateurs envahiront le magasin et elle sera défendue d’y retourner.

Edgar Morin, dans son essai, Le cinéma ou l’homme imaginaire, dira en plus sur le rôle de la vedette et sa connexion au spectateur que l’état suggestif crée chez le spectateur envers le film est due, premièrement, à l’identification à un personnage de l’écran […] et, deuxièmement, aux « projections — identifications polymorphes qui dépassent le cadre des personnages. Il est reconnu que W. S. Van Dyke, le réalisateur de L’introuvable fut l’instigateur de cette image de « la femme parfaite » qu’on associe à Myrna Loy, créant un espace favorable à la première condition de la projection-identification. Van Dyke, qui comprenait totalement le personnage que représentait Loy, la transforma en l’une des plus grandes légendes du cinéma américain. Le réalisateur déclara un jour que lorsqu’il réalisa Penthouse (1933), un an avant L’introuvable, il savait qu’elle serait un jour une vedette une fois le rôle adéquat trouvé.



De même, en ces temps-ci, les studios et les producteurs étaient très impliqués dans la construction de l’image d’une vedette, participant à la construction de ces projections-identifications polymorphes dont parle Morin. En Europe, Asta Nielsen, une grande actrice danoise, se voit offrir une offre alléchante afin de venir jouer dans des films en Allemagne où sa popularité est en pleine croissance. Lillian Gish, qui était avec MGM de 1925 à 1928, a raconté l’histoire amusante qu’Irving Thalberg, un responsable du studio, lui dit un jour qu’elle n’était suffisamment excitante hors de l’écran. Il offrit de créer, avec l’aide de son chef de publicité, Howard Strickling, un “scandale” pour elle, ce qu’elle refusa. Durant les années 1920, la Warner bâtit une image exotique et de tentatrice pour Myrna Loy en la faisant jouer des rôles stéréotypés de vamp asiatique. Vers 1932, lorsqu’elle était sous contrat avec la MGM, Thalberg avait prévenu Loy que, bien qu’elle avait la qualité d’une vedette, quelque chose l’inhibait, quelque chose qui interposait un voile subtil entre elle et l’audience. De même que dans le cas de Lillian Gish, Thalberg pensait qu’une vie mouvementée était un prérequis à la condition de vedette. Mais, malgré son image exotique, Loy garda les valeurs de ses modestes origines et refusa systématiquement d’étaler sa vie privée au grand jour. Elle déclara à ce sujet : “Je pense que poursuivre une vie qui est censée être privée en public est une infraction au goût, au bon sens et à l’hygiène mentale”. La conséquence d’un tel point de vue fut une vie dépourvue de scandales et autres faits notoires. Pourtant, contrairement à l’avis de Thalberg, elle réussit quand même à devenir une grande vedette, car c’est son système conservatif de valeurs qui fit sa popularité.


Une autre cause de la célébrité de Myrna Loy est son couplage avec, entre autres, Clark Gable et William Powell à l’écran. Elle fut autant identifiée au cinéma avec l’un ou l’autre de ces acteurs. Les trois se retrouvèrent en même temps dans Manhattan Melodrama (1934) de Van Dyke où on peut observer les différentes relations qu’elle entretient avec les deux acteurs. Lawrence Quirk relate dans son livre une note de Karyn Kay, une étudiante de Loy, au sujet des relations entre Loy et ces deux acteurs : “Avec Gable, elle n’a jamais atteint la fraîche harmonie, la joyeuse symétrie dont elle a profité avec Powell. »  C’est avec Powell qu’elle connaîtra le plus grand succès de sa carrière, ce qui portera le studio à les mettre en tête d’affiche dans treize autres films, dont 5 seront des suites à L’introuvable. Les studios profiteront autant de la consécration de Myrna Loy et Clark Gable, à la veille de la sortie de leur film Parnell (1936), comme Reine et Roi d’Hollywood pour sortir une foulée de films mettant en vedette les deux acteurs comme Test Pilot et Too Hot to Handle en 1938.

Le public américain des années 1930 a pu s’identifier à travers Myrna Loy par un mécanisme similaire à ce que Freud nomme la pensée animiste. Ce que nous appelons maintenant l’immersion de l’expérience cinématographique n’est qu’une régression vers un stade de l’enfance, vers une toute-puissance des idées commune au primitif ou au névrosé, une régression artificielle provoquée et contrôlée, selon Edgar Morin, par les techniques du cinéma qui sont « des provocations, des accélérations et des intensifications de la projection-identification. »  Selon Freud, « l’art est le seul domaine où la toute-puissance des idées se soit maintenue jusqu’à nos jours. »  S’il a raison, le cinéma doit être l’art le plus proche du délire schizophrénique.

Pour André Breton, le poète devra être un « créateur de mythes. » Si, au début, les studios bâtissent l’image d’une vedette en filtrant et en manipulant son image avant qu’elle soit présentée au spectateur afin précisément de bâtir ce mythe, c’est dans la salle de cinéma qu’elle se cristallise, dans le stéréotypage des rôles et dans la répétition des équipes gagnantes. C’est dans la salle obscure que la pensée symbolique, comme Jung l’entend, apparaît. Mais, « le mythe restera la seule expression possible d’un sentiment refoulé, en ce que le symbole y garde une forte charge affective sans que sa signification ne soit jamais révélée. » Il correspondra toujours à un manque, un désir social qui, pour le cas de Myrna Loy fut une réaction aux valeurs des années 1920 et favorisa la projection-identification du spectateur à son image de « femme parfaite ».


Bibliographie

QUIRK, LAWRENCE J.: The Films of Myrna Loy, Citadel Press, 1980.

AUMONT, J. et al.: Esthétique du film, Éditions Fernand Nathan, 1983.

JEANNEAU, DR. A.: Initiation à la psychanalyse, Beauchesne, Paris, 1965.


http://www.tcf.ua.edu/Classes/DShabazz/T112/F01/Lecture%2010.htm
http://freespace.virgin.net/donna.moore/myrna.htm