October 1, 2010

Twin Peaks: Fire Walk With Me


Le film Twin Peaks : Fire walk with me comprend une élaboration fort intéressante d’un comportement borderline, à cheval entre la névrose et la psychose.

Comment ce comportement se dévoile-t-il dans le film? Laura Palmer est-elle plus névrotique que psychotique ou l’inverse? Comment ses souffrances influencent-elles sa réalité? Arrive-t-elle à se forger une identité? 

La névrose et la psychose

La névrose et la psychose sont des termes qui existent depuis déjà quelques siècles, mais malgré les avancements de la psychanalyse, ils sont encore plutôt mystérieux pour la plupart des gens et même pour plusieurs scientifiques qui sont souvent en désaccord les uns avec les autres.

Dans le film Twin Peaks : Fire walk with me de David Lynch, Laura Palmer est en proie à des problèmes mentaux causés par des traumatismes qui persistent depuis son enfance. 

Dans la première partie du film où on suit Laura Palmer, on a déjà l’impression qu’elle souffre d’une névrose, bien qu’on ne saisisse pas encore les mécanismes. Traumatisée par son passé, on a peu à peu l’impression que des souvenirs refoulés dans son inconscient refont progressivement surface. Mais avant de réaliser que c’est en effet son père qui l’agresse depuis qu’elle a douze ans, elle passe par une multitude de symptômes qui témoigneraient d’une névrose. 

Bien que Laura présente des symptômes qui seraient caractéristiques de névroses obsessionnelles et phobiques, il semble y avoir une dominance de symptômes qui se rapprocheraient davantage à la névrose post-traumatique. On définit celle-ci comme étant des troubles présentés par des victimes de traumatismes psychologiques graves (guerre, catastrophe naturelle, attentat, agression, etc.) qui apparaissent après un certain temps de latence variable, de quelques heures à plusieurs mois. Une blessure ou une répétition des faits augmente la fréquence de la névrose post-traumatique. On peut facilement dire qu’une répétition d’agression sexuelle dès l’âge de douze ans, et par son propre père, cacherait un traumatisme assez puissant, qui face à l’incapacité de le gérer émotionnellement, de le comprendre et surtout face à l’impossibilité de s’en sortir, serait automatiquement refoulé vers l’inconscient, entraînant des dépressions majeures. 

Les signes spécifiques dominants se manifestent par un débordement émotionnel et par des phénomènes de répétitions. En effet, Laura a à plusieurs reprises d’intenses accès de tremblements (surtout au niveau de la bouche nous renvoyant à l’oralité), des crises de larmes et des décharges agressives. On remarque que ces symptômes apparaissent surtout pendant des rencontres affectives, par exemple, lorsqu’elle rencontre James à l’école et qu’elle l’embrasse. Elle subit alors une crise émotionnelle où on note en effet des tremblements, des crises de larmes, lapsus, etc. C’est comme si elle ne peut ressentir de plaisir qu’elle se sent comme un objet sexuel qui ne mérite pas d’être aimé. On sent dès lors un immense sentiment de culpabilité de la part de Laura.

Un autre symptôme fort caractéristique de cette névrose se rapporte à l’apathie. Le meilleur exemple de ceci serait lorsque Bobby abat le policier dans le bois. Non seulement est-elle complètement indifférente face au sort du policier, elle trouve ça drôle. En plus, elle est complètement indifférente face aux conséquences que pourrait entraîner cet acte vers Bobby, mais aussi vers elle-même. Sur le sujet de Bobby, il est intéressant de voir, lorsqu’on les voit ensemble à l’extérieur de l’école, de quelle façon Laura est agressive envers lui, puis tout à coup, elle semble subir une forme de régression en devenant plutôt séductrice, mais de façon infantile. On pourrait croire qu’elle voit Bobby (figure d’autorité puisqu’il la fournit en cocaïne) un peu comme elle perçoit son père. Elle a besoin de lui pour combler un manque, et elle agit presque comme une petite fille. On pourrait ici parler du complexe d’Électre, le complexe d’Œdipe féminin. L’échec du complexe chez Laura entraîne une incapacité de se former une identité propre.  

D’autres signes de cette névrose se manifestent par des rêves (ou cauchemars) récurrents, mais ces rêves semblent forcer les éléments refoulés de son inconscient à refaire surface. C’est comme si elle se faisait sa propre thérapie psychanalytique, car c’est les personnages de ses rêves qui l’avertissent qu’un homme est dans sa chambre, ce qui mènera finalement à la découverte que c’est son père qui était là.     

La psychose de Laura fait surtout apparition du moment où elle commence à réaliser que derrière Bob se cache en réalité son père. L’un des signes d’une psychose est l’immobilité du corps, qu’on remarque chez Laura lorsqu’elle est assise à la table avec ses parents. Ceci manifeste l’effet d’effroi qu’elle vit dans son Moi, car c’est cette charge affective au pouvoir explosif qui lui impose cette immobilité. Elle semble figée, incapable de bouger, on dirait qu’elle ne veut pas montrer signe de vie; on sent aussi un silence dont la lourdeur semble peser sur Laura alors que sa mère la regarde; puis on voit que le regard de Laura semble être tourné vers elle-même, vers son intérieur, dû à une image qui la menace et qui lui fait peur… l’image de son père.

On dit des personnes souffrant d’une psychose qu’ils ont recours au délire pour se protéger. On peut parler chez Laura d’un recours au délire hallucinatoire. Elle s’est inventé Bob pour se protéger contre son incapacité à gérer les évènements traumatisants qui l’affligent. Elle fuit par le fantasme, mais celui-ci semble faire échec puisqu’il est très déplaisant. Bob est un vieux sale et il est évident que Laura n’apprécie guère son intrusion. Cependant, son inconscient ne lui permet pas de se défendre, car l’image de Bob dans son lit est bien mieux que celle de son père. 

Bien qu’on parlait au début d’une névrose chez Laura, on pourrait peut-être suggérer une psychose tout au long du film, car on a peu à peu l’impression que le film entier est un rêve (ou cauchemar), ou même un fantasme de Laura qui fait échec… et à l’extrême, un rêve ou fantasme qui réussit, par la mort de Laura, qui serait la seule issue.

La régression et l’oralité

L’oralité est définie en fonction du stade oral du développement de l’enfant. Si, dans ce stade, l’enfant habitué à l’allaitement maternel s’en trouve privé, il adopte un plaisir de remplacement, que ce soit sucer son doigt ou la tétine, ce qui lui permet de résoudre lentement l’état de tension où il se trouve. Chez l’adulte, une fixation (ou régression) au stade oral déterminerait un nombre de pulsions reliées à la bouche telles que fumer, boire, avoir des contacts sexuels, etc.   

Laura Palmer, le personnage principal du film, sous les attaques portées à son moi, régresse en tentant de pallier aux souffrances qu’elle subit. Les pressions auxquelles elle est confrontée la poussent, d’une part, à un repli narcissique sur elle-même et d’autre part, à une régression vers l’oralité, un des stades les plus archaïques du développement humain, tel que défini par Freud.

Laura, violée par son père, tente de minimiser la violence qui lui est faite en se créant un double, Bob, être malfaisant qui viendrait lui faire payer certains soirs la haine qu’elle entretient avec son père, une partie intégrante de ce que Freud nomme l’ambivalence affective. Lorsque Laura se regarde dans le miroir à la fin du film, c’est Bob qu’elle voit, cette manifestation malfaisante d’elle-même. Ce double n’est autre chose que ses sentiments hostiles ayant pris forme, servant de mécanismes de défense contre les agressions de son père. C’est un intrus, un homme violent, pénétrant sa chambre pour abuser d’elle. Il est pourtant l’élément fantasmatique qui permet à Laura de désamorcer son état de tension psychique.

Sa régression au stade oral débute lorsqu’il devient impossible à Laura de fantasmer afin de protéger son ego. Ce fantasme de bien-être est nié par sa conscience et Laura se voit soudainement confrontée à la vérité. Assise au-dessous d’un ventilateur dans une scène, elle entend la voix de Bob, langoureuse et menaçante :

Bob : Je veux goûter à travers ta bouche.

Dans la séquence suivante, Laura est visitée par une vieille dame et un enfant portant un masque, tous deux des représentations de son inconscient, l’accès à l’inconscient étant ponctué à l’image par la superposition de neige télévisuelle. Lorsqu’ils lui préviennent que l’homme qui lui fait du mal est dans sa chambre, elle se rue chez elle afin de le confronter. Elle découvre à priori Bob et hurle d’effroi. Bob aussi se met à crier alors que la caméra entre dans sa bouche, accentuant encore cette régression. Mais, une fois dehors, c’est son père qu’elle aperçoit quitter la maison. Devant l’inefficacité du fantasme, sa régression à l’oralité deviendra le seul moyen pour elle de contrer les souffrances qui l’assaillent.

Plus tard, elle rêve et entre dans la photo que lui avait cédée la vieille dame. Son passage à travers la porte devant elle, en caméra subjective, représente bien son accession à son inconscient, la défaillance du mécanisme de défense. La vieille dame l’incite à poursuivre jusqu’à ce qu’elle rencontre l’enfant, dépourvu de son masque. La réalité a, à cet instant, fait irruption presque totalement et Laura régressera afin de compenser pour cette défaillance.

Dans la séquence suivante, Laura va s’encrer totalement dans ce stade primitif. Lorsque Donna la retrouve, elle est en train de boire. De là, elle quitte Donna et s’en va au Bang Bang Bar où elle se prépare à se prostituer. Elle retrouve son bien-être, ce sentiment océanique comme le conceptualise Freud, dans cet univers de consommateurs et d’objets de consommation. Elle occupe elle-même les deux rôles, en consommant les bières, la cigarette et en adoptant le rôle dont son père l’a doté : celui d’objet sexuel. Ses baisers avec les hommes sont longs et profonds, nous renvoyant encore à l’oralité. À la fin de la séquence, le sol, en gros plan, vient témoigner de l’importance de la consommation ayant eu lieu.

Laura est encore confrontée à la vérité, cette fois-ci de façon plus substantielle, le soir qu’elle voit Bob, en train de la violer, se transformer en son père. Dans la peinture de sa chambre, l’ange veillant sur des enfants en train de manger disparaît, comme pour signifier la fin du fantasme. La consommation de drogue et d’alcool de Laura augmente. Sa régression est de plus en plus fréquente et perceptible. Elle commence à adopter des traits d’enfants. La frénésie des attaques mène évidemment à une crise psychotique. Lors de sa dernière sortie avec James, refusant l’amour qu’il lui avoue, s’en sentant indigne, Laura préfère retourner à ces schèmes de consommation en rejoignant les gens qu’elle fréquentait au bar. Prise dans ce cercle vicieux, incapable de se forger une identité, son destin aurait sûrement été aussi limité sans l’intervention meurtrière de son père à la fin du film.